SOUVENIRS D’ÉTÉ

« Nous étions toutes les deux assises sous le cerisier qui surplombait notre jardin d’enfance. C’était notre petit endroit rassurant, là nous nous sentions en sécurité, comme protégées de ce monde d’adulte auquel nous ne comprenions rien et qui en toute honnêteté nous foutait la frousse. Nous avions droit à une belle journée d’été, les oiseaux babillaient au loin, le bruit de la tondeuse voisine me rapportait aux narines l’odeur de l’herbe fraichement coupée. Elle venait de rentrer de colo, le teint hâlé, toute souriante, excitée de me raconter tout ce qui lui était arrivé. Quant à moi, j’étais assise sur l’une de nos chaises de jardin, vêtue d’un t-shirt trop grand pour moi, un peu comme tous ceux de ma garde-robe. Le soleil chauffait fort ce jour-là et j’étais bien contente de ne pas être postée sous celui-ci. Elle ouvre délicatement la bouche et je comprends directement qu’elle va débuter son récit. Je tire encore un peu plus sur mon t-shirt, me penche dans sa direction, pose mes mains sur mes genoux et lui offre mon attention. Soudain le temps s’arrête, il n’y a plus qu’elle et moi. J’ai toujours adoré ces instants partagés, ces bribes de temps qui consolident un lien, ces minutes qui permettent à l’amour, la reconnaissance, la joie et tous ces sentiments qui remplissent le cœur ; de se propager dans l’air à tel point que nous pourrions nous croire seules sur terre. Les cris provenant de la maison me ramènent à la réalité, ma grande sœur me scrute, mal-à-l’aise, puis me déballe ses aventures d’une traite, sans même prendre le temps de respirer jusqu’à ce que la dispute se taise. Le charme est rompu. La bulle dans laquelle je me sentais en sécurité a éclatée. Incompréhension ou prise de conscience ? Je ne suis pas en capacité de trancher. Mais, je sais en revanche que mes yeux, terriblement secs depuis des mois, seront de mon côté une journée de plus. Cependant, je suis loin d’être prête à accueillir le flot d’émotions qui somnole au fond de moi. Cela me terrifie encore plus que le monde adulte qui m’encercle. Je n’ose pas lui demander si elle agit de cette manière pour ne pas que j’entende ce qui se dit ou si elle le fait pour se protéger elle-même. Quoiqu’il en soit, je lui souris, et lui souhaite de tout mon cœur de s’en aller vivre réellement, loin de tout cela. Bien avant que les années ne parviennent à la ruiner. » @SB

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